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Beyrouth, jeux d’ombres et de lumières
 

Survol rapide de 5000 ans d’histoire

En 1975, à la veille de l’acharnement insensé qui fera partir en éclats le pays tout entier, Beyrouth est sans conteste la métropole du Proche Orient.

Dépaysante sans être étrangère, grande mais de taille humaine, Beyrouth séduit et rassure ses visiteurs – arabes et occidentaux – par son bon vivre familier et ses facettes multiples qui offrent à tout un chacun ce qu’il est venu y chercher.

On y vient pour un avant-goût de l’Orient et de l’Occident ; On y vient pour ses banques, ses universités et ses maisons d’éditions ; On y vient pour pouvoir vivre et s’exprimer en paix, pour un concert, une pièce de théâtre ou tout simplement pour pouvoir dire y avoir été.

Et pourtant, au cours de son histoire plusieurs fois millénaire, Beyrouth a souvent brillé par son absence et elle a connu plus d’une longue période d’oubli. Elle n’a pas toujours été une grande ville et encore moins une capitale. Voici, très brièvement, l’histoire de cette ville en mutation perpétuelle.

L’époque phénicienne   III e millénaire – 332 av. J.C.

Au cours du III e millénaire av. J.C., Beyrouth, à l’instar des autres cités phéniciennes du littoral libanais, était gouvernée par un roi dont l’autorité s’étendait également sur une partie de la montagne. Souvent en rivalité commerciales et militaires entre elles, les cités phéniciennes ont néanmoins formé, à plusieurs reprises, une sorte de fédération dont l’hégémonie appartint d’abord à Byblos, puis à Sidon et enfin à Tyr, du 11 e au 7 e siècle av. J.C.

Par un jeu d’alliances-soumission entrecoupées de périodes d’indépendance totale (alliance égyptienne de -1479 à -1150, assyrienne de -750 à -621, perse de -522 à -359), les cités phéniciennes ont pu conserver leur liberté d’action du III e millénaire jusqu’en 332 av. J.C., date de la chute de Tyr sous les coups d’Alexandre de Macédoine, au bout de 7 mois de siège et de lutte héroïque.

Pendant toute l’Antiquité et durant l’apogée de la Phénicie, Beyrouth reste une ville de seconde importance et peu de références propres nous sont parvenues à son égard. En effet, la Bible, qui cite maintes fois le Liban, Tyr et Sidon, ne mentionne pas Beyrouth. Celle-ci est certes mentionnée dans les tablettes de Tell El-Amarna et dans les archives du Palais d’Ugarit datant de la même époque (v.1360 av. J.C.). Mais plus rien après ! Aucun texte connu ne fait référence à Beyrouth pendant des siècles : Ni les annales de la campagne égyptienne, victorieuse des Hittites (1238 av. J.C.), ni les stèles fièrement érigées à l’embouchure du Nahr El-Kalb (à 10 km de Beyrouth) par les conquérants égyptiens et mésopotamiens successifs, ni Hérodote (5 e siècle av. J.C. ), « père de l’histoire », dont les citations relatives à la côte libanaise se limitent à Sidon et à Tyr.

L’époque grecque 332 - 64 av. J.C.

Avec la chute de Tyr et le sacrifice collectif de ses défenseurs, la Phénicie perd complètement son indépendance. Elle va se fondre peu à peu dans le monde grec, pour disparaître entièrement, en tant qu’entité politique, avec la destruction de Carthage en ~ 146.

A la mort d’Alexandre, 10 ans après la conquête de Tyr, ses généraux se partagèrent son empire. L’Asie revint à Séleucos, l’Egypte à Ptolémée. Aux confluents des deux empires naissants, la Phénicie en devint la pomme de discorde pendant deux décennies, avant d’échoir finalement aux Séleucides.

S’il est vrai que sous les Séleucides, la Birûta phénicienne, devenue Bérytos, bénéficie d’une certaine autonomie (comme le suggère la frappe de monnaie spécifique et l’existence d’une agora), elle ne jouera néanmoins les premiers rôles qu’avec l’arrivée des Romains.

L’époque romaine et Byzantine  64 av. J.C. – 635

Plusieurs thèses se confrontent quant à la date de fondation de la colonie et au choix même de Bérytos pour l’accueillir. Quoi qu’il en soit, à l’avènement de l’ère chrétienne, la Colonia Julia Felix Berytus (du nom de la Fille de l’empereur Auguste), 1 ère colonie romaine de la région, dispose déjà d’un vaste territoire qui s’étend jusqu’à Baalbeck. En même temps que le jus italicum, c'est-à-dire l’exemption de tout impôt personnel, Béryte est dotée d’une organisation urbaine et d’un régime de gouvernement semblables à ceux de Rome. Elle est embellie de portiques, de bains, de théâtres et d’hippodromes.

L’importance de Béryte, déjà au 1 er siècle de notre ère, est attestée par quelques événements dont l’enjeu dépassait la colonie elle-même. Ainsi, Auguste permit que les deux fils d’Hérode le Grand soient jugés à Béryte. C’est aussi à Béryte que Vespasien fut proclamé empereur, en 69, après la mort de Néron. Néanmoins, l’intégration de Béryte dans le monde romain et son apport à la civilisation romaine sont le mieux illustrés par les grands hommes de lettres qui y virent le jour, tels Lupercus, Egnatius Celer, Straton et Théodoros, mais avant tout par son école de droit et par la carrière de ses « Docteurs universels », tels Cyrille, Patricius, Démosthène et Eudoxios,.

Fondée à la fin du 2 e siècle, l’école de droit de Béryte ne tarda pas à devenir le creuset des plus grands juristes de l’empire, tels Gaius, Papinien de Béryte et Ulpien de Tyr. Au milieu du 4 e siècle les étudiants y affluaient d’Antioche, d’Alexandrie, d’Athènes et même de Constantinople, tant et si bien que Béryte fut qualifiée de legum mater et de nutrix legum, ville mère et nourricière des lois, et que le séjour à Béryte fut considéré comme un stage indispensable pour accéder aux plus hautes charges de l’empire.

Cette position que l’école de droit de Béryte avait acquise amena l’empereur Justinien à la conserver lors de sa réforme de l’enseignement du droit - alors qu’il ferma les écoles de Césarée, d’Athènes et d’Alexandrie – Beryte devenant ainsi, au début du 6 e siècle, la seule ville à proposer des études de droit dans tout l’empire, en dehors des deux capitales impériales, ce qui permit à ces illustres professeurs de contribuer activement à la rédaction du Code Justinien qui reste le fondement du droit civil moderne.

C’est précisément à cette époque, celui de son apogée, à la fois économique et culturel, que Béryte va disparaître! En 551, un séisme d’une violence sans précédent engloutit la ville et le raz-de-marée qui s’ensuivit emporta tout sur son passage. Les survivants essayeront de faire ressusciter leur ville, malgré le nouveau tremblement de terre en 554, mais l’énorme incendie de 560, qui ravagera la plupart des bâtiments reconstruits ou restaurés, poussa bon nombre de ses habitants à partir. Béryte mettra plusieurs décennies avant de se relever de ses cendres.

Durant la fin du 6 e siècle et le début du 7 e siècle, toute la région est en proie aux guerres de conquête et de reconquête menées par les Perses et les Byzantins, deux anciens empires affaiblis mais à l’appétit encore aiguisé, et ce fut presque avec soulagement que les habitants du littoral libanais virent déferler les hordes de leurs nouveaux conquérants.


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Toufic Abichaker
ABICHAKER@aol.com


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