Lorsque que le 10 decembre
1948, les representants de tous les pays membres de l'ONU (56
a cette epoque) s'etaient reunis au Palais Chaillot, a Paris,
dans le cadre de l'Assemblee generale des Nations unies, pour
proclamer la Declaration des droits de l'homme, trois pays etaient
presents a la tribune : La France, en la personne de Rene Cassin
; les Etats-Unis, representes par Eleonor Roosevelt, presidente
de la Commission des droits de l'homme ; et le Liban en la personne
de Charles Malek, rapporteur de la Commission.
Rapporteur de la Commission, Charles Malek en etait egalement
la cheville ouvriere. Associe a ce grand projet depuis ses premieres
gestations, a Lake Success fin 1946, il a joue un role determinant
dans la concretisation de la philosophie qui sous-tend la declaration
des droits de l'homme et de la vision qu'elle prone quant au statut
de l'homme et son rapport avec la societe et l'Etat. Il a pratiquement
redige a lui seul le preambule de la Declaration et il a activement
participe a la redaction de la plupart de ses 30 clauses. En temoignent
les proces-verbaux de la Commission des droits de l'homme et de
l'Assemblee generale qui peuvent etre consultes, entre autres,
a la Bibliotheque des Nations unies a Geneve.
Fort de ses racines spirituelles chretiennes, de sa culture arabe
et islamique, de son education anglo-saxonne et de sa grande ouverture
francophone, Charles Malek a su insuffler a la declaration des
droits de l'homme la vision humaniste des philosophes grecs et
arabes ainsi que les grandes idees du siecle des lumieres.
La tache ne fut certes pas facile. Apres deux ans de deliberations,
de projets de texte et de modifications, il a encore fallu a la
Commission sociale de l'ECOSOC, de septembre a decembre 1948,
cent seances de travail - dont 87 etaient presidees par Charles
Malek - pour que la declaration soit enfin soumise a l'Assemblee
generale et adoptee (par 48 voix pour, aucune voix contre, et
l'abstention de l'URSS, de 5 pays de l'Est, de l'Afrique du Sud
et de l'Arabie Saoudite).
Il ressort des proces-verbaux que l'idee maitresse defendue jusqu'au
bout par Charles Malek, donnant la primaute absolue a l'homme,
face a l'Etat, a la religion et a toute collectivite, s'est longuement
heurtee aux doctrines communistes et socialistes. Les positions
initiales des puissances alliees, victorieuses de la toute recente
guerre mondiale, etaient bien plus nuancees, certes, mais elles
paraissaient par moments plus rapprochees des idees du bloc communiste
que de celles du Liban. Ainsi, plusieurs pays, en tete desquels
l'Union sovietique, insistaient a faire prevaloir, au nom de la
classe laborieuse, la societe sur l'homme. Le delegue de la Grande
Bretagne affirmait, de son cote, qu'il n'existait pas de liberte
personnelle totale et que pour beneficier des avantages de l'affiliation
a la societe, l'homme devait en payer le prix. Rene Cassin, delegue
de la France, et Eleonor Roosevelt, presidente de la sous-commission,
ont egalement commence par adopter une position proche des positions
britanniques. Charles Malek ne s'est pas laisse decourager. "Je
me soucie peu d'etre parmi la minorite, aurait-il affirme a Elonore
Roosvelt apres les deliberations, ce a quoi j'aspire, c'est d'etre
avec la verite". Il a defendu jusqu'au bout sa vision liberale
et universelle des droits de l'homme ainsi que la transcendance
de l'esprit humain. Posant la question "L'Etat existe-t-il pour
servir l'homme ou bien l'homme existe-t-il pour servir l'Etat?",
il y a repondu en toute clarte: "L'existence de l'Etat depend
de l'homme, lequel est la base de toute chose, y compris l'Etat".
Tour a tour ambassadeur, conseiller, president de l'Assemblee
generale des Nations unies, president du Conseil economique et
social, professeur de philosophie et philosophe. Charles Malek,
qui a egalement accompagne la naissance du Liban moderne, a souvent
repete que le Liban se devait d'etre le pays des libertes, " Sans
quoi, disait-il, le Liban perdrait sa raison d'etre ". Aussi,
l'un de ses principaux soucis etait-il d'amener le gouvernement
libanais a inscrire la Declaration universelle des droits de l'homme
aux programmes d'enseignement, des le premier cycle scolaire,
afin que chaque personne soit en connaissance de ses droits inalienables
et que l'Etat ait toujours present a l'esprit que sa tache primordiale
devrait etre la preservation des droits et des libertes fondamentales
des citoyens. Qui sait, ce reve deviendra un jour realite.
Toufic Abichaker
ABICHAKER@aol.com